05/01/2009

Villes souterraines

Devant les besoins de parking, de circulations sou­terraines, de protections d'usines ou d'ouvrages militaires, une vérita­ble conquête du sous-sol est commencée. 

Les tunnels et les passages souterrains sous les villes et sous les fleu­ves se multiplient et toutes les grandes villes du monde possèdent aujour­d'hui de nombreux garages enterrés. De plus, des millions de travailleurs et d'usagers passent actuellement une partie de leur vie dans des gares souterraines, des cinémas souterrains, des sous-sols de banques ou d'imprimerie, ou de grands magasins. 

A notre insu, la vie souterraine est déjà commencée, mais il s'agit dans tous ces cas d'architecture souterraine et non pas d'urbanisme souterrain. Il est certain que, comparé à l'air vicié respiré dans les grandes villes modernes, l'air ponctuel et la climatisation des villes souterraines seraient certainement moins malsains. Restent bien sûr à éliminer la claus­trophobie et cette peur de la vie souterraine qui doit être aussi ancienne que l'homme.

 Metro Paris [web520]


Le métro parisien, premier exemple de véritable urbanisme souterrain.

La peur habite ces lieux, peur sensuelle qui est une réaction toute physique de l'homme prenant pieds dans un milieu qui n'est pas le sien. 

II est tout à fait probable que le retard pris par l'urbanisme souterrain par rapport à l'urbanisme aérien, et cela alors qu'il fait son apparition au même moment et que sa tradition était peut-être plus ancienne, provient de cette peur de l'homme et de sa répulsion. Dès l'origine, il s'est pro­duit uns rupture. L'adaptation au monde extérieur s'est faite aux dépends de son adaptation au monde souterrain dont la conquête lui répugnait. 

La peur du monde souterrain sera dominée lorsqu'on s'apercevra que les progrès du conditionnement dé l'air, comme son août modique et son bon rendement, que les progrès de l'éclairage, de l'étanchéité et de l'isole­ment peuvent donner à l'habitat souterrain une supériorité que les habi­tations au sol, bruyantes et situées dans une atmosphère polluée. 

Edouard Utudjian. 

Cette conquête du sous-sol, cette urbanisation du sous-sol, un homme en a été le visionnaire depuis plus de trente ans: Edouard Utudjian. En 1933, âgé de 28 ans, Utudjian fréquentait l'atelier d'Auguste Perret et suivait assidûment les conférences de Le Corbusier.

 Abramovitz - Cite soputerraine près de Pittsburg [web520]


Max Abramovitz: projet de ville souterraine pour Pittsburg.

Des constructions souterraines existaient bien, mais isolées, sans aucune continuité.

Utudjian envisagea alors de former un groupe qui étudierait spécialement les principes d'une architecture souterraine, qui s'efforcerait de prouver qu'en coordonnant ces différents travaux souterrains un vérita­ble urbanisme souterrain pouvait naître. Ainsi naquit le GECUS - Groupe d'Etude et de Coordination de l'Urbanisme Souterrain qui a compté près de 400 membres dans le monde entier: ingénieurs, architectes, géolo­gues, juristes, biologistes, chimistes, géotechniciens, etc. Pour relier ces spécialistes de la construction souterraine, le CPITUS, Comité Permanant International des Techniques et de l'Urbanisme Souterrains, a organisé des congrès à partir de 1937. 

Le GECUS s'attacha d'abord à des objectifs limités en préconisant, par exemple, la construction en sous-sol des cinémas, parkings et ouvrages pour la protection civile. Puis, par la voix d'Utudjian, le groupe recon­sidéra entièrement le principe de la ville et préconisa une cité à trois dimensions. Si les architectures souterraines se multiplient, l'urbanisme qui devrait guider, réunir ces différents travaux souterrains est encore de la prospective. A la surface du sol, un véritable urbanisme est excep­tionnel. En sous-sol il est pratiquement inexistant. Max Abramovitz - Projet de ville souterraine pour Pittsburg [web520]


Max Abramovitz: projet de ville souterraine pour Pittsburg, détail.

Si, dans sa première vision, Edouard Utudjian concevait une gigantesque ville souterraine, il ne préconise plus l'habitat en sous-sol et ne con­cevait la vie souterraine que temporaire. Mais en revanche les éléments urbains qu'il voit en sous-sol sont considérables. 

On conçoit combien une ville libérée au sol de toutes ses servitudes pour­rait être aérée, claire, saine. Par contre, l'architecture souterraine devrait présenter elle aussi des garanties d'hygiène aussi morales que physiques. C'est-à-dire que l'esthé­tique de l'architecture souterraine devrait rassurer l'occupant en accusant la solidité de la structure et, d'autre part, évoquer la légèreté et l'élancement des constructions en surface pour éviter la claustrophobie. Des maquettes judicieusement placées pourraient remédier au manque de vision des volumes de l'architecture. Enfin, les couleurs joueraient un rôle important en modifiant les ambiances et les proportions des salles. Une ville souterraine a failli être réalisée à Pittsburgh aux Etats-Unis, et, si ce projet a été abandonné, il n'en a pas moins été étu­dié dans tous ses détails.

 sous la seine


Paul Maymont: Projet de ville souterraine sous la Seine.

Ce projet était d'autant plus facilement réalisable qu'il s'agissait moins de creuser une ville que de remplir une vallée. Les 300.000 m2 de cette vallée auraient été transformés en un centre de recherche comprenant des laboratoires, des bureaux, des magasins, des appartements, des autoroutes, des parkings, des théâtres, des restaurants, des lieux de récréations diverses, etc. 

Dans la structure totale de l'ensemble auraient pu prendre place de nombreux bâtiments privés, de toutes tailles, mais leur fonction­nement et leur architecture auraient dépendu d'une seule structure unifiant toutes les parties. Quand au "plafond" de la ville souterraine, il aurait été utilisé comme parc public réservé aux piétons. 

Deux bâtiments seulement seraient sortis de terre, tous les autres s'arrêtant au niveau du sol. Par ailleurs, des patios auraient donné la lumière et la ventilation nécessaires aux habitations de la ville souterraine. 

Les bâtiments souterrains de l'UNESCO à Paris et le projet de musée des Tuileries procèdent du même principe que la ville souterraine de Pittsburgh. Si les extensions souterraines de l'UNESCO réalisées en 1965 par Bernard Zehrfuss se composent en effet de bâtiments souterrains, les deux niveaux supérieurs sont éclairés naturellement par six patios plantés de gazon et d'arbres à six mètres de profondeur. 

Autour de ces six patios s'ouvrent les bureaux et les salles de conférences. N'est en fait complètement enterré que le troisième niveau occupé par le parking.

 louvres [web520]


Le Louvre: l'entrée souterraine d'un musée presque aussi grand qu'une ville.

La Galerie National d'Art Contemporain que Jean de Mailly a proposé de construire aux Tuileries partait d'un plan identique. 

Le volume souterrain permet, bien employé, de remodeler et d'alléger les villes, de les débarrasser de leurs lèpres, car la paralysie urbaine est née de ces corps morts qui, pour nécessaires qu'ils soient dans l'activité quotidienne, n'ont aucune raison d'occuper un espace et un volume qui pourraient être mieux appropriés. Dans la ville de demain, il faudra se résoudre à ne laisser en surface que les maisons d'habitation et les lo­caux commerciaux ou d'affaires. Les services constituent un secteur qui a sa place toute désignée en profondeur, et cela d'autant mieux qu'ils s'in­tégreront à tout un système de circulation verticale et horizontale qui en facilitera l'accès. 

On voit déjà l'avantage de cet enfouissement concerté. Si l'on supprime de la surface les édifices qui n'ont rien à y faire, ou qui enlaidissent le paysage ou nuisent à la pureté de l'atmosphère, on peut multiplier les espaces verts en traçant des parcs, des jardins, des stades dans les lieux qu'ils occupaient précédemment. Les monuments historiques, les anciens quartiers dignes d'être conservé, libérés des surplus qui les défiguraient ou les masquaient, reprennent vie et beauté dans un cadre enfin à leur mesure. La circulation est aussitôt dégelée puisque les voies de surface, réservées aux déplacements courts, sont doublées par des voies en profon­deur ou s'étagent trains, bus, cars et voitures particulières. On peut noter aussi que ce qui est enterré est défendu contre les atteintes exté­rieures et qu'on n'a plus a y redouter les attaques aériennes, ni les in­cendies, ni le vol, ni même le bruit ou les variations atmosphériques. On remarquera enfin, que la mise en oeuvre est immédiate et qu'avec les pro­cédés actuels de forage on peut construire de vastes locaux souterrains sans avoir besoin d'interrompre l'activité en surface et sans détériorer le cadre urbain.

Edouard Utudjian.

Il y a deux manières d'envisager la ville souterraine dépendante de la ville spatiale, dont elle constitue en quelque sorte l'invisible base, ou absolument indépendante, isolée comme un paquebot enfoui sous la terre. Une grande partie du sol est aujourd'hui occupée par des débarras. On devrait être plus rationnel, plus logique, en enfouissant dans des archi­tectures souterraines tout ce qui n'est pas indispensable à la surface du sol. La ville serait ainsi construite en épaisseur, en trois tranches: sou­terraine, sol libre, spatiale. Entre la ville souterraine invisible et la ville spatiale supportée par des piliers dans lesquels passeront les ascenseurs reliant les deux tranches de la ville, la nature pourra s'étaler comme si la cité n'existait pas ...

 montreal 02 [web520]


Centre commercial souterrain à Montréal.

Commentaires

Article très intéressant qui donne envie d'en savoir plus sur le sujet.Enseignant en Ecole d'architecture de St-Etienne, je pilote actuellement un projet de rencontres transdiciplinaire en mai 2010 avec l'Ecole d'Art & Design et le Musée d'art moderne sur le thème "Underground et après...". La question des villes souterraines pourrait y être abordée. Connaissez-vous quelqu'un d'informé (chercheur,, architecte, urbaniste) qui pourrait venir en parler. Merci de votre aide.
Cordialement
AR.

Écrit par : Alain Renaud | 14/11/2009

Je cherche à mieux identifier Edouard Utujian (état-civil, formation, bilio etc) ; merci de toute contribution en ce sens.

Écrit par : Monnier | 16/02/2010

bonjour,
ma mère Eliane Utudjian Saint-André est la fille d'Edouard Utudjian architecte et pourrait vous en parler..
cordialement.
FR

Écrit par : rossignol françoise | 02/07/2013

Bonjour Françoise,
je commence mes recherches pour mon mémoire de fin d'études sur le thème de l'architecture et la ville souterraine, que je soutiendrai en fin d'année prochaine. Pourriez-vous me communiquer un email où je pourrai joindre votre mère ou vous-même ?
Merci d'avance,
Camille Dang

vous pouvez directement me contacter à cette adresse : camille.dang@hotmail.fr

Écrit par : Camille | 11/07/2013

Effectivement, je mets cette idée de côté pour un prochain article.

Écrit par : elite | 24/11/2013

Bonjour Françoise,
dans le cadre de la thèse de doctorat que j'ai soutenue auprès du Politecnico di Torino, titre "La realtà oltre l'utopia. L'uso della terza dimensione nello scenario urbano", je étudié les livres de Edouard Utudjian. Maintenant, je veux publier ma thèse avec Celid (Celid est un éditeur universitaire, dont la ouvrages ont un caractère scientifique et sont destiné aux étudiants, et plus spécifiquement aux étudiants d'architecture et urbanisme dans le cas de mon ouvrage). Je peux avoir votre propre e-mail personnelle pour vous demander certaines choses à propos de la publication?
vous pouvez directement me contacter à cette adresse: ottavia.parisi@gmail.com
En vous remerciant par avance de votre disponibilité, je vous prie d'agréer mes meilleures salutations,
Ottavia Parisi

Écrit par : Ottavia Parisi | 05/05/2015

Les commentaires sont fermés.